Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

Voilà c'est fini

Six mois depuis le dernier post. Hum… C’est ce qu’on appelle un produit d’exception, la truffe blanche d'Alba à coté, c’est une Stan Smith Adidas...

 

Mais vendredi soir, j’ai fait de nouvelles connaissances super sympa, un couple franco-colombien, qui m’a parlé de toi, très gentiment. Oui, toi, mon blog. Alors je me suis souvenue. C’est vrai que t’existes, dis donc ! C’est vrai aussi qu’il fut une époque où j’étais cette fille un peu marrante qui écrivait des bêtises. « Mais elle est passée où ? », je t’ai demandé en me démaquillant, penchée sur le miroir.

 

T’as sauté sur l’occaze et gueulé : « Dans ton cuuuul ! ».

 

Ça m’a bien fait rire, et je me suis souvenue que bien qu’un peu bêta, t’étais chouette comme blog, c’est vrai, alors je me suis dit que j’allais m’y remettre. Un peu, peut-être. Parce que j’aimais bien cette fille-là, celle qui avait un blog rigolo qui parlait de coke, de fesses en plastique, de Vincent Delerm sur l’autopista et de névroses téléphoniques. Plus que la nouvelle qui chie des gaufres, allez, j’avoue.

 

Je me suis un peu perdue sur le sinueux chemin de la Crêpe&Co, je crois. La crêpe est exigeante, tu sais, faut pas croire, et ses cousines encore plus. Un muffin par-ci ; des chiottes à déboucher par-là ; des capuccinos au lait écrémé là-bas ; des mois qu’on boucle de justesse ; une commande de sangria pour 14 personnes et pas une goutte de vin en réserve ; des dettes qui, finalement, commencent à s’accumuler ; des rues vides, soir après soir ; des fêtes où on n’arrive jamais parce qu’on a kouignamann ; des installations électriques à réparer parce que des locos de la calle ont essayé de gagner 300 pesos en arrachant toute la terrasse ; des impôts délirants dont on sait qu’ils seront détournés et n’atteindront jamais leur cible mais qu’il faut payer quand même ;  des macarons rebelles qu’on rate fournées après fournées… Oui, on s’est un peu épuisés dans ce roller coaster aigre-doux. Mais putain, on a été super courageux. Héroïques, même, je te jure. Pico de Loro  à côté, c’est une promenade digestive post-Pâques. 

 

Alors, voilà, après presque 4 ans, on va fermer Biscuit.

 

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Je te l’écris et j’ai un putain de gros sanglot qui monte de mon plexus. Mais il paraît qu’il faut que je laisse aller. Je crois que j’ai le plexus plus du tout solaire, plutôt complètement Jupiter, avec la dose de compliqué que cela implique. #askbrigitte

 

On va fermer Biscuit pour plein de raisons. Et en préambule, même si cela me donne parfois envie de chialer à gros bouillons, ça me donne aussi le plus souvent la joie de souffler. Je crois que ce resto et nous, c’est un peu comme une histoire d’amour qui serait très jolie de l’extérieur, mais un peu pourrie de l’intérieur. Sauf que, nous, rien ne nous oblige à rester ensemble.

 

Nous nous sommes tant aimés. Ce resto restera pour toujours et pour nous deux une prouesse, un miracle – je t’ai dit qu’on n’avait envoyé personne aux urgences ? – une histoire de fou, un voyage, une découverte, un accélérateur d’émotions, une belle aventure, et même, un succès. Parce que même si on ferme, on arrête à temps. On arrête alors que l’on a des clients qui nous aiment, qu’on a encore des envies et des idées, qu’on est encore une équipe heureuse de travailler ensemble. On arrête quand on n’est pas encore désespérés, quand on a encore toutes les libertés et tous les choix. On arrête quand on est encore un couple amoureux et plus seulement deux associés énervés. On arrête non pas au sommet parce qu’on n’est jamais montés aussi haut qu’on l’aurait voulu, mais on n’a clairement pas la tête dans les éboulis : on a juste la hauteur nécessaire pour voir à l’horizon.

 

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On aurait pu rester longtemps dans cet entre-deux, ni bien ni mal, des jours avec et des jours sans, allez on s’habitue à tout, des moments de grâce, des WE pleins de tables heureuses qui compensaient finalement les mauvaises semaines grises. L’élément déclencheur de l’arrêt, c’est donc notre proprio qui nous l’a fourni. Il appartient à une race trop fréquemment répandue que je ne nommerai pas ici parce que comme on dit, le monde est petit, mais disons que ça commence par un C et que ça finit par un N - en 3 lettres. Et il nous a redemandé le local. On nous l’avait dit au tout début, mais il est vrai que lorsqu’on ouvre un commerce, c’est vraiment 1000 fois mieux d’être propriétaire des murs. Évidemment il faut pour cela des fonds que nous n’avions pas, donc, pas de regrets, mais se lier à un inconnu et lui donner tellement de pouvoir sur ton business, c’est assez dangereux.

 

Quand nous avons loué ce local, il était vide depuis des mois, personne n’en voulait car les établissements qui s’y installaient ne passaient jamais les 2 ans, voire beaucoup moins pour certains, il avait une réputation de mala suerte – eh oui, ça peut être une donnée importante… On a négocié un loyer plutôt tout à fait correct. Quatre ans après, maintenant que nous avons redoré les lieux, apporté de la valeur ajoutée et de la visibilité à son immeuble, « on » estime que le local vaut le double de ce que nous payons. Oui, le double. Légalement, « on » ne peut rien faire : si nous voulions rester, nous pourrions. Il faudrait cependant passer devant un juge pour fixer le nouveau loyer, entreprendre des démarches judiciaires, payer un avocat, nous heurter au quotidien avec notre « on ». Et personne ici, à Cali, n’a vraiment envie d’entrer en conflit avec des tiers, surtout s’ils sont armés têtus. J’en ai déjà grave trop dit, alors j’arrête là.

 

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Alors, S. m’a ressorti tous ses tableaux excell absolument fascinants – quel joli vert gazon ! – pour me réexpliquer qu’en fait, « on » nous offrait une manière de boucler un paragraphe la tête haute. Je pourrais te parler coûts de production, masse salariale, impôts, hausse du dollar, intempéries, crise économique, élection présidentielle, TVA, frais de liquidation, taux de rentabilité, etc. Sache juste qu’avoir un restaurant n’est assurément pas le business du siècle. Pour nous, en tous cas. D'autres s'épanouissent, évidemment. 

 

Cela s’est passé en janvier. Oui, j’aurais pu t’en parler avant. Mais cela m’a pris du temps de savoir où mettre cette information. Tu me connais, je suis une fille d’humeur très égale, les pieds sur terre, très peu émotive, je pense vraiment ultra bien avec mon cerveau, ce truc qui sert à penser justement je crois, la dernière fois que j’ai pleuré, ça devait être en 1989 avant que le bouddhisme ne m’enseigne que tout passe et que nous ne sommes que des petites crottes de moustiques de toutes façons alors keep cool. Keep cool, voilà c’est tellement moi. Anna Wintour à côté de ma zenitude, c’est Vincent Mac Doom.

 

[...]

 

Ah nan, j’en ai chié. J’en ai fait, des loopings intérieurs, sans bouger un cil.

 

Et voilà, comme tout, parce que c’est vrai que tout passe, je me suis remise, je crois. Bon je te dis ça, ça fait trois jours que je me sens plus calme, je ne sais pas si j’ai raison de me sentir déjà tirée d’affaires. Mais je crois que je suis prête pour ce qui suit. J’ai hâte, même.

 

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On a plein d’autres choses à faire. On reste en Colombie et à Cali. On va même peut être rouvrir un autre petit établissement ailleurs, différent, moins contraignant. On a appris tellement de choses qu’on ne va pas les jeter avec l’eau de la vaisselle. Il y a 4 ans, nous étions des bleus complets, aujourd’hui, nous sommes des pros. Je parlais avec un gars qui a un resto qui marche bien à Medellin et je lui demandais comment il avait fait il m’a dit « Bah ça fait 15 ans que je bosse là-dedans et je me suis vautré 3 fois avant d’être là ». Voilà. Travail, expérience, apprentissage, remontage direct sur le cheval.

 

Mais je vais reprendre l’écriture, lâcher les soupapes, arrêter de courir autant, me poser, réécouter ce que me dit mon cœur, cuisiner encore et encore des gâteaux parce que c'est devenu une passion, et tu sais quoi même ? Nous allons revivre.  

 

Beaucoup de gens m’écrivent via ce blog, ou passent directement au resto, pour me demander des conseils. Comment ouvrir un resto ? Est-ce que ça marche ? Est-ce que c’est dur ? Des gens qui en ont marre de la France et pensent que l’ailleurs est meilleur. C’est un sujet passionnant et si tu veux, la prochaine fois, je répondrai précisément aux questions.

 

 

« L’important n’est pas la destination mais le chemin », a dit Milou dans Tintin et le Lotus bleu. Il a grave raison. Avant je ne le comprenais pas. Je dirais toujours aux aventuriers de foncer. Parce que le mouvement, même s’il décoiffe et déstabilise, est une extraordinaire expérience. Après, il faut rester dans sa voie et écouter sa voix. La mienne me parle de calme, d’amour et de Lettres.

 

PS : Merci à J.C. et V. qui m'ont fait me souvenir si gentiment de ce blog.

 

Merci surtout à I. qui m’a permis de comprendre ce qui m’arrivait et de trouver une sortie lumineuse.

GRACIAS <3.

 

Et longue vie à Biscuit, quelle que sera sa nouvelle forme.  Pour les caleños et les voyageurs de passage, on est encore là 3 mois. 

 

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15/04/2018
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