Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

Où l'on monte à Pico de Loro et qu'on en redescend quasi-vivants

J’adore les films de guerre. Ces moments où les héros sont dans la boue, blessés à une jambe, leur copain mort à leur côté, qu’ils doivent traverser la ligne ennemie et ont tellement peur qu’ils se font dessus, ce qui n’est absolument rien d’ailleurs, vu qu’ils ont déjà de la cervelle sur le paletot et des engelures puantes à tous les doigts de pieds. J’aime ces scènes où tu te dis, confortablement enfoncé dans ton canapé en pilou, une main dans un saladier de popcorn au cheddar, l’autre en train de te gratter gentiment la panse : « Oh putain, il est mal là, le mec, non ?», avec un petit bruit de bouche qui sait pas si rire ou pleurer. J’ai ainsi adoré The Revenant – qui n’est pas un film de guerre je sais, quoique – cette scène dingue de léchage d’ourse en gros plan, dont je t’ai déjà parlé ici.

 

Cette courte introduction pour te dire que jamais je ne suis cette héroïne qui repousse ses propres limites. Ma notion de l’effort est toute relative, ça dépend un peu de ce que j’ai de prévu par ailleurs et comme je suis déjà très occupée à d’autres tâches primordiales – dormir, manger, boire, essayer de me coiffer, en gros – le chapitre « J’en chie pour voir si je suis capable d’en chier pour ensuite être heureuse d’en avoir chié et que ce soit fini » est somme toute assez maigre. Mais comme la règle de « J’en chie pour voir si je suis capable d’en chier pour ensuite être heureuse d’en avoir chié et que ce soit fini » n’est pas seulement le FAIRE, mais surtout, le FAIRE SAVOIR, je vais te confier un secret que tu pourras allégrement répéter absolument partout : j’ai fait l’ascension du Pico de Loro – et non Pico del Oro comme j’ai longtemps cru, un mont vertigineusement haut situé au sud de Cali.

 

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Contexte : N., notre ex jeune serveuse bretonne, 26 ans de fesses rebondies par une pratique assidue de la salsa, une bonne humeur permanente, capable de porter six assiettes tout en prenant deux commandes et en souriant à 16 tables, nous dit un jour : « Je vais aller à Pico de Loro dimanche, je suis toute seule ».

 

S. et moi, après trois minutes de moulinage de neurones – on est toujours fatigués, oui – on se regarde et je dis : « On vient avec toi !». S. me regarde en pensant très fort : « T’es sûre ??? » et on se dit que oui. Cette période du prologue fut peut-être la plus savoureuse : nous avions déjà la délicieuse impression d’être des héros et nos genoux ne nous faisaient encore absolument pas mal.

 

Dimanche, 4h45 : Le réveil sonne. Tu dois savoir que le dimanche est notre seul vrai jour de congé.

4h45.

Du matin.

Non, rien.

On est hyper contents, cette impression encore d’être des héros, des jeunes, des sportifs, je sais pas, un truc totalement nouveau, des gens qui se lèvent avant le soleil pour aller tutoyer les sommets, je te dis : on se croirait dans un film. De fiction. Sebas nous prépare de bons petits sandwichs à la mayo, jambon, beurre : Miam, vivement l’heure de la pause ! Un coq gueule au loin, dans la nuit noire.

 

5h15 : On récupère N. chez elle, elle sort de deux nuits blanches, dont une avec vomi. Elle a dansé 13 heures sur les dernières 24 heures. Elle n’a pu dormir que deux heures, mais elle a la super patate. On part.

 

6 h : On arrive à Pance, banlieue de Cali, au sud, au point où l’on doit laisser les voitures. Le parking est plein, on est les derniers. Un groupe de gens nous devance de 3 minutes, ils sont l’air super fit et portent des tenues de sport fluo en lycra et des genouillères pour certains. Je me demande si on voit que je ne porte pas de culotte sous mon pantalon de yoga trop moulant - j’aime pas les traces d’élastique - que m’a donné ma mère car elle ne le mettait jamais. On se prend un selfie tous les 3. On est tellement contents.

 

6 h 10 : On arrive au point de rendez-vous et on retrouve Douglas, le responsable des guides. Pour monter au Pico de Loro, il faut un guide. C’est en effet une zone protégée. Théoriquement, pas plus de 50 personnes par jour ne peuvent effectuer l’ascension. La faune et la flore y sont particulièrement sauvages et riches. L’eau des sources situées au sommet alimente une bonne partie de la ville. Le guide est là pour s’assurer qu’on ne laissera pas des cochonneries par terre et surtout pour nous assister. La veille, mon beau-père nous a raconté qu’un type était mort en montant au Pico de Loro, une mauvaise chute, voilà une semaine. Ces choses-là arrivent. Douglas dit que pas du tout. On ne saura jamais et à vrai dire, le moment est mal choisi pour mener l’enquête.

 

6h20 : Une fonctionnaire du parc naturel nous explique les règles à respecter, pas de chiens, pas d’alcool, pas de déchets. On a jusqu’à 12h30 pour arriver au sommet, ensuite, c’est trop tard. C’est-à-dire que si tu vois qu’à 12h30 tu n’es pas encore arrivé, bah tu commences quand même à redescendre, sinon, c’est que tu n’auras pas le temps de revenir au point de rencontre avant la nuit, à 18 heures. Hum… L’air se charge d’une certaine tension. La dame n’est pas rigolote du tout. Six heures pour ne pas réussir à arriver en haut ? Ya vraiment des neuneus hein… Je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout compris, cette histoire de midi et demi est intrigante, je la jette dans un coin de ma tête. On est tellement contents.

 

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6h25 : On nous attribue notre groupe. Nous sommes avec Richard et dix personnes que l’on ne connaît pas, dont une dame visiblement plus grosse et plus âgée que moi. Je suis rassurée. Richard nous dit qu’il aime bien commencer ses ascensions par une petite prière pour mettre toutes les chances de son côté - bien-sûr ! dit tout le monde. Nous les Français on se regarde quand même de travers mais bon, on se met en cercle en prenant la main des autres, on penche la tête vers nos pieds et on écoute Richard demander à Dieu de nous permettre de faire cette ascension sans problème, de nous protéger tout au long, de nous empêcher de tomber et de lui donner la force de nous rapatrier jusqu’en bas sains et saufs en cas de gros pépin - fracture ouverte du tibia, commotion cérébrale ou attaque d’épilepsie.

Nan, je rigole.

Enfin, pas vraiment.  

On part.

 

6 h 45 : Ça monte tout de suite très fort. Je ferai bien une petite pause mais j’ai conscience que cela enverrait un signal inapproprié à mes compagnons. Devant, N. grimpe comme un petit cabri en papotant avec un mec en orange fluo qui a l’air de passer un casting pour Fast and furious, je ne sais pas s’il consomme des substances ou s’il est comme ça naturellement, en tous cas, il n’arrête pas de dire que ça fait 5 mois qu’il a pas fait de sport et que Dieu que c’est bon de se décrasser un petit peu avant de repasser aux choses sérieuses. J’ai déjà très chaud. J’ai emporté 3 litres d’eau et je me demande si ce sera assez. Quelle aventure ! On est tellement contents – mais putain, ça monte.

 

7 h 05 : On arrive à un point de vue dégagé depuis lequel on le voit, ce fameux Pico de Loro. Je te le dis de manière très simple : c’est H A U T.

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S. me dit : « Putain, si on arrive jusque-là, on pourra être fiers de nous ». Le « si » m’interpelle. Envisage-t-il éventuellement de ne pas y arriver ? Cela lui semble-t-il potentiellement trop dur ? Pense-t-il que celui qui faillira, ce sera plutôt moi, ou plutôt lui ? Que faisons-nous si l’un de nous deux abandonne ? Jusqu’à quel pont sommes-nous un couple solidaire ? Si j’échoue, m’aimera-t-il encore ? Pourquoi ne sommes-nous pas restés chez nous à manger un pan de bono avec un petit café ? Est-ce normal d’avoir le cœur qui bat si fort après seulement 35 minutes d’ascension ? On repart. La nature est splendide.

 

8 h : On a trouvé notre rythme de croisière. Le groupe est sympa et la dame un peu plus grosse et vieille que moi est à la traîne. Elle est gentille. On a perdu N. depuis longtemps, elle va là-bas, en tête, avec Fast and furious. Le terrain est super accidenté, il y a des cailloux, des branches, des dénivelés, tu dois toujours regarder tes pieds. On a de la chance qu’il ne pleuve pas parce que la même chose sous la pluie aurait tourné au calvaire.

Je me sens plutôt bien jusqu’à ce qu’un type me dise : « Dis donc ta fille, elle a la pêche, hein, quelle condition physique ». Ma fille, bordel ! Pourquoi pas ma petite-fille, connard... Je me dis que j’aurais tout de même dû me maquiller un petit peu.

 

9 h : « Allez, c’est parti, on attaque le dur », nous dit le guide. « On est juste à la moitié de l’ascension, tout va bien, on est parfaitement dans les temps »

Je regarde S.. Comment ça, « on attaque le dur ??? ». Parce que c’était quoi avant ? La lune de miel aux Bahamas ?? Comment ça juste la moitié ?

Je me sens soudainement épuisée. S. me dit que si je sens que je ne vais pas pouvoir le faire ya aucun problème, on s’arrête, après tout, le père de A. non plus n’a pas pu monter jusqu’au bout et voilà, c’est pas bien grave.

Le père de A. a 64 ans.

Sa mère, elle, est montée jusqu’en haut.

J’époussète la cervelle et le sang que j’ai sur mon paletot de la première guerre mondiale et je relève le menton. Jamais je n’abandonnerai. Surtout pas la première.

 

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9 h 15 : On monte une pente à 90 degrés en s’accrochant à des racines grosses comme des cuisses. C’est vraiment dur. Les points d’appuis sont instables, parfois on glisse, on se rattrape à d’autres branches, dont certaines qui sont à deux doigts de lâcher. Parfois, il faut faire des grands écarts pour aller d’un endroit à un autre et se hisser à la force des bras. Je manque de tomber. Le mec derrière moi me rattrape en me poussant par les fesses, et je suis hyper gênée parce que je transpire vachement. Il a la politesse de faire une petite blague semi-graveleuse, ce qui est gentil parce que, présentement, je ressemble surtout à une baleine échouée avec une tête de potiron. Plus personne ne parle. Je m’inquiète pour S. qui s’inquiète pour moi. Je suis à deux doigts de m’évanouir. Je m’arrête pour boire et manger un Kitkat. Les mecs sont hyper sympas et me soutiennent, le guide reste à côté de moi, la dame plus vieille et plus grosse a l’air de bien s’en sortir. Je suis le maillon faible du groupe. OK, il faut juste l’accepter. J’en chie, un truc de fou. En même temps, je sais que j’irai jusqu’au bout. On repart. C’est pas qu’on est pas contents, mais c’est muy duro.

 

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(Ce derrière n'est pas le mien. Le guide se demande si je vais claquer là ou si je vais tenir. La photo te donne une idée de la pente)

 

10 h : On est presque arrivés. J’avance comme un petit âne afghan qui transporterait des pierres depuis 2 ans. Je ne pense pas, je ne parle pas, je mets juste un pied après l’autre, sans chercher à savoir si ça va encore durer 15 minutes ou 16 heures. Je ne suis rien, juste un corps qui se déplace. S. m’encourage, c’est une expérience extraordinaire à vivre ensemble.

 

10 h 30 : On est arrivés. Oh putain.

N. est déjà là depuis 40 minutes, mais elle avoue qu’elle en a chié quand même. Tout le monde se prend des photos. Nous aussi. Mais nous, la séance photo dure 10 mn. Les Colombiens, eux, vont se prendre en photos pendant une heure, sous toutes les coutures, sans T-shirt, avec T-shirt, en groupe, seuls, avec le drapeau de leur équipe de foot, avec le drapeau de leur société, en mangeant, en buvant, sur cette pierre-là, sur celle-ci : ils se prennent 7 millions de selfies. On doit rester ici 1 heure 30 environ, l’espace est escarpé et assez petit, on décide de s’allonger dans une partie un peu l’écart. La vue est splendide, on entend les bourdons voler au-dessus de nous comme si c’était des avions de chasse. On mange les petits sandwichs de S. et je m’endors direct dans l’herbe.

 

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(De supporters d'une des deux principales équipes de Cali, l'America)

 

Midi : On repart. L’ascension a duré 3 heures et la descente doit théoriquement durer autant. La perspective n’est pas ultra excitante : on préfère tous monter. Mais l’ambiance est plus détendue, on rigole, les gars du groupe sont cools, ils racontent des blagues non-stop. C’est rare que des Colombiens se taisent. Ils parlent, je ne sais même pas de quoi, ils comblent le silence et tout le monde ricane. On raconte qu’on a un resto, ils disent qu’ils viendront. Si on veut, on peut refaire des randos tous ensemble, avec eux, mon mari, ma fille et moi. Je corrige mollement. C’est vrai que techniquement, je pourrais être la mère de N., si je l’avais eue en seconde. Je suis vachement plus à l’aise, c’est méga casse-gueule, mais franchement plus facile. 

 

14 h : J’ai ultra mal au genou. J’ai l’impression que ma jambe droite est une colonne de pierre. Je ne peux plus la plier, ni l’appuyer. C’est la merde parce qu’on est encore loin. Je suis la dernière. Le guide me propose de me faire un massage du genou, j’ai les boules mais je dis oui. Je suis clairement  Dominique Lavanant dans Les Bronzés font du ski. C’est assez déprimant, je le vis mal. Je me sens nulle. Richard me fait le massage avec une crème miracle – ça va mieux. Je prends un bâton pour repartir. En vrai, je SUIS la grand-mère de N. Quelle chierie cette rando de merde.

 

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(La descente, mega casse-gueule)

 

 

15 h : On est arrivés.

J’ai la tremblote dans les jambes, une face de lune, j’ai froid et chaud en même temps. Douglas nous dit qu’on a été hyper vite, bravo. On est sales, j’ai un œuf de poule sur le tibia droit, j’ai dû rentrer dans une branche, avec la fatigue, je ne même suis même pas rendue compte. On remonte dans la voiture pour rentrer et on doit ouvrir les fenêtres tellement on pue. Mais je te jure, on est vraiment contents. Et fiers. Avec S., on se demande à partir de quelle somme d’argent on accepterait de le refaire. Je dis « Eventuellement 100 000 euros, dans un an, quand j’aurai récupéré mes genoux ».

 

Moi aussi désormais, je ferai comme tous ceux à qui j’ai demandé avant comment c’était le Pico de Loro, si c’était dur tout ça, et je dirai : « Pico de Loro ?? Nan, vas-y tranquille, c’est super, bon, OK, un petit peu physique mais sans réelle difficulté ». Une bonne chose de faite. Maintenant on va pourvoir remouler dans le canapé à regarder des acteurs nager dans le caca pendant tout l’hiver. 

 

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(Petites bêtes non identifiées croisées en chemin)



06/09/2017
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