Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

Rommel, mon nouveau coiffeur

 

Hier je suis allée chez le coiffeur me faire un petit brushing rapide – tu en concluras que ça va beaucoup mieux, le rythme. Si on se connait, tu sais déjà que j’entretiens une longue histoire passionnelle avec mes cheveux, ce que ne les empêche pas de ressembler dans 75 % des cas a une touffe de fanes de carottes qui aurait été abandonnée au soleil, la faute sans doute  à tous les outrages expérimentaux que je leur ai fait subir depuis 20 ans. On peut donc consacrer beaucoup de temps à un truc sans en retirer aucun avantage, voilà une jolie leçon de vie que je pourrais transmettre à mon fils – ou pas.

Bref.

Hier, donc, j’avais 45 minutes de libre (mon patron n’est pas du genre rigolo-rigolo). J’avais envie, moi aussi, d’avoir une belle chevelure brillante, soyeuse, et qui ne sentirait pas l’oignon pour une fois, comme toutes les filles d’ici en somme, avec leurs crinières de vahinés qui fouettent mollement leurs popotins indolents – ggggrrrrrrrrrr…

[A ce propos, puisqu’on y est, je dois te dire que je tiens d’une source proche du dossier que si les colombiennes ont les cheveux aussi longs, c’est parce que les hommes aiment enrouler leur tignasse autour de leur poignet pour leur tirer la tête en arrière durant les ébats. Facon néantherdal en fait. Et que plus ils peuvent faire de tours, mieux c’est. Voilá. Je ne sais pas si je suis très claire, c’est pas evident á expliquer, ma mére me lit. Je ne sais pas si c’est vrai ou si « on » s’est foutu de ma poire. Toujours est-il qu’elles ont TOUTES les cheveux très longs. Si tu veux en savoir plus, écris moi en MP, comme on dit. « Non, Maman, je ne parle pas de Marie-Paule, laisse tomber »]

Je suis donc allée à 15 mètres du resto, chez un coiffeur de quartier tout ce qu’il y a de plus commun. (Pour info, je me laisse pousser les cheveux depuis 7 mois, mais n’en tire aucune conclusion hâtive. Je les ai à peine aux omoplates, ça ne sert à rien). Il me fait le shampoing, RAS. Et il commence á me parler de sa vie. Je vais te la raconter parce que j’en avais les larmes aux yeux, et ça n’avait rien à voir avec les plaques lissantes à 300 degrés.

 

rommel.JPG

(Rommel en son salón)

 

Rommel, donc, c’est son nom (« Comme le commandant allemand », m’a-t-il dit, ce qui m’en a bouché un coin, parce que je t’ai déjà dit qu’ici, la guerre mondiale, les méchants nazis et les pauvres juifs, ça ne leur évoque vraiment pas grand-chose, CF : mon ouvrier, Adolfo). Rommel, qui a 49 ans et peu de cheveux blancs, est un gars de la campagne, c’est-à-dire qu’il vivait dans une ferme avec toute sa famille, des poules, des vaches etc. Mais en 1989, la guérilla a tué tout le monde. Ils sont entrés chez lui, et ont tué ses deux frères et son bébé de 6 mois. Lui était sorti, par chance. Rommel a dû partir immédiatement, avec son père et ses plus jeunes frères, en n’emportant strictement rien, juste ce qu’il avait sur lui. Après un voyage dont je n’ai pas les détails, ils sont arrivés à Cali et ont rejoint la masse de ce que l’on nomme ici les « desplazados », tout ceux qui ont fui leur maison à cause de la guérilla et du conflit avec les paramilitaires.

Je te copie ici quelques lignes trouvées sur Wikipédia, pour t’éclairer :

 

« Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, avec trois millions de personnes déplacées depuis 1950, la Colombie était en 2008 le pays au monde le plus touché par ce phénomène devant l'Irak et la République démocratique du Congo[]. Selon les chiffres du CICR, la majorité des personnes déplacées (52 %) sont des mineurs. Les causes principales de ces déplacements forcés sont les recrutements forcés par les groupes armés illégaux (guérillas ou paramilitaires), les menaces de mort ainsi que les fumigations au glyphosate pratiqués à grande échelle. Dans de nombreux cas, des groupes illégaux, en particulier paramilitaires et narcotrafiquants, s'approprient les terrains laissés par les personnes déplacées : cette situation concerne plus de 5 millions d'hectares dans le pays]. Concernant les femmes qui constituent la moitié de la population déplacée, une sur cinq a dû fuir des violence sexuelles ».

 

Ces « desplazados », on les voit mendier aux feux rouges, ils portent de petites pancartes pour expliquer leur situation. Ils sont généralement totalement miséreux, car ils n’ont pas su s’adapter à la vie citadine, et n’ont reçu qu’une éducation sommaire. Ils portent une profonde tristesse sur leur visage, paraissent cassés de l’intérieur et frappent mollement sur ta vitre pour attirer ton attention. Parfois, ils vendent des chewing-gums, ou font mine de t’enlever des feuilles coincées sous ton capot.  

 

En arrivant en ville, Rommel a pris le premier boulot qu’il trouvait, un poste de vigile. Un an après leur départ, son père est mort de chagrin. Rommel s’est occupé de ses petits frères, a trouvé un travail dans un supermarché, a fini par en devenir gérant. Il a eu un autre enfant, une fille qui a aujourd´hui 15 ans, qui travaille très bien à l’école, m’a-t-il dit fierement. Il a choisi de faire une formation de coiffeur, a été employé 10 ans et a son propre salon depuis 2 ans, là, donc, à 15 mètres de Biscuit.

 

Il m’a raconté son histoire sans pathos, comme toujours ici. Je t’ai déjà dit que les colombiens ne sont pas du genre à s’auto-apitoyer, ils regardent devant, serrent les dents, relèvent la tête et font une blague pour te permettre de passer à autre chose sans te sentir gêné. Je les aime d’amour pour cela. Le seul moment où il a un peu flanché c’est lorsqu’il m’a dit que son fils aurait aujourd’hui 26 ans et qu’il y pensait tous les jours. Qu’il avait touché 40 millions de pesos de dédommagement du gouvernement pour la mort de son enfant mineur (environ 16 000 euros), que oui, c’était beaucoup, mais en même temps, que cette perte « n’avait pas de prix ». Et il a conclu d’une voix égale que les pourparlers de paix engagés en novembre 2012 à Cuba entre Bogota et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) le révoltaient, parce qu’on ne pouvait pas « négocier avec ces gens-là ».

 

Evidemment, je me garderai bien d’émettre un jugement sur un dossier aussi délicat et complexe. Je te raconte juste ce qu’il m’a dit.

 

Je reviendrai voir Rommel. C’est toujours bien d’avoir un chouette copain coiffeur.

 

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Et pour ne pas te laisser sur cette note, je t'offre cette photo prise discrètement un matin, a 8 heures, dans une boulangerie de Cali, de cette apparition perchée, brushée, siliconée, glossée, abdominée, qui m'a laissée sans voix. J'ai failli m'étouffer avec mon buñelo. Tu dois comprendre qu'il était 8 HEURES DU MAT. Les colombiennes mon petit canard, c'est un poeme. Elle avait de tres beaux cheveux, si tu vois ce que je  veux dire...

 



03/10/2014
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