Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

Toute ma vie, j'ai rêvé d'être une hôtesse de l'air

Je ne sais plus si je t'ai dit que je n'étais pas venue en Colombie uniquement pour me faire des brushings à 5 euros, manger des trucs très gras, faire des roulades inversées dans une piscine à 26 ° et te raconter des bêtises. Je vais travailler aussi. Je vais ouvrir un restaurant. Hé ouais.

Je pense que c'était mon destin.

Il y a des gens qui ont toujours aimé cuisiner et dont la mère était un cordon bleu. Qui sont capables de traverser Paris pour trouver LE meilleur bœuf de la capitale - et de le payer un demi salaire colombien. Qui trouvent que Top Chef c'est sympa, mais tout de même, dommage que les défis soient si simplets. Qui, pour se détendre le dimanche après-midi essaient une nouvelle version du macaron prâliné aux deux chocolats. Qui sont capables de te faire une tarte tatin aux oignons confits sur un feu de bois (*).

Ces gens existent.

Et bien, tu vois, moi, je ne suis absolument pas ce genre de personne.

 

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Je ne peux pas le dire trop fort parce que tout de même, je m'apprête donc à ouvrir un restaurant, ce qui implique que je vais potentiellement avoir des clients, mais... Comment te dire... C'est ce qu'on appelle une "reconversion totale" (certains jaloux qui n'ont jamais été invités à dîner chez moi diront peut-être un "contre-emploi").

Pendant longtemps, je me suis nourrie de yaourts à la vanille et de maïs, j'ai fait des gratins de fruits de mer que j'oubliais 10 jours dans le four (ça te rappelle des choses Caroline B?), puis j'ai rencontré Marion F., excellente cuisinière (bon, la poutargue c'est pas mon truc mais en 20 ans c'est son seul cooking faux pas). Marion cuisine comme une chef, tout en vidant une machine, en lisant XXI, en rangeant les chaussettes de son mec et en écrivant des histoires captivantes. Oui, elle fait tout ça en même temps, alors je me suis dit que je pouvais bien m'essayer au Croque-Monsieur.

Ensuite, il y en a eu, des épisodes. Des panacotta au carambar, des crumbles aux bananes, des filets mignons au maroilles, des sautés de veau au chorizo, des pastillas de poulet, et même, un jour, un truc de Cyril Lignac qui impliquait un bar de ligne décédé, une purée de céleris et un beurre de noisettes. Disons que, mises à part de très rares exceptions, les convives sortaient de chez moi vivants. Et si ce n'était pas sur leurs deux jambes, ce n'était pas de ma faute, mais celle d'une consommation de boisson mal maîtrisée.

 

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Mais finalement, celui qui a réussi à m'attacher aux fourneaux, c'est trés classiquement mon mari - j'ai toujours l'impression d'être Carla Bruni quand je dis "mon mari" mais disons que c'est la fonction qu'il remplit. On l'appellera plus volontiers Sebastian.

Sebastian ne mange ni fruit, ni légume, jamais, même s'il le nie (les patates, ça compte pas, on est d'accord). Avec lui, j'ai complètement remisé mon tablier. Je l'ai laissé faire. Depuis le jour où je l'ai vu à deux doigts de vomir ma fameuse soupe froide de courgettes à la menthe - un délice, j'ai commencé à la faire en 1996, quand ce n'était pas du tout à la mode, je l'ai quasiment inventée à vrai dire - et s'enfiler une baguette entière pour éponger et retenir ses hauts le cœurs, + descendre une demie bouteille de vin dans la foulée (il a quelques problèmes avec l'alcool), j'ai compris que ce n'était pas du chiqué, comme tous ces hommes qui croient que s'ils mangent un brocoli ils vont perdre leur mojo. Non, vraiment, il ne PEUT pas.

Riz, pâtes, pomme de terre, haricots rouges, viande, lentilles : tout ce qu'il aimait, je n'aimais pas, mais cela avait l'avantage d'exister et d'être prêt à manger - au bout d'un moment, les yaourts à la vanille,  ce n'est guère convivial pour le couple.

Après 7 ans et + 5 kgs, j'en ai eu marre que ce soit lui qui cuisine.

[A ce propos, je te signale que l'un des plats typiques colombiens s'appelle la bandeja paisa. Crois-le ou pas, mais crois-le tu gagneras du temps, dans ce plat, il y a : du riz, des haricots rouges, des œufs, de la poitrine de porc grillée, de la viande hachée, des arepas, une sorte de petit blanc rond et plat, de l'avocat et parfois, des patacones, c'est à dire de la banane plantain frite. Oui, tout ça. Je sais. Pour le coup, je l'ai vraiment vomi celui-là]

Je me suis décomplexée. Je me suis dit que moi aussi, je pouvais prendre le contrôle de la gazinière. Les journalistes de Causette seraient fières de moi.

 

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Et puis, un jour, nous avons décidé de venir vivre en Colombie, son pays, de quitter nos boulots respectifs, d'abandonner notre 60 m2 de banlieue pour un loft de 250 m2, de ne plus avoir froid - plus jamais je ne me demande si je dois prendre un pull, une veste, un foulard, si je vais me cailler dans mes sandales, si je peux mettre une jupe ou si je vais me geler les miches à 22 heures en bords de Seine, ici, il fait toujours, TOUJOURS bon - de ne plus prendre le métro (nous étions sur la maldita ligne 13), de ne plus nous demander si l'on pouvait s'offrir une BBsitter, de ne plus nous taper les serveurs mal lunés qui te facturent 8 euros un demi. Bref, nous étions prêts à nous sacrifier pour le tiers monde.

L'histoire est longue et je te la raconterai par morceaux, mais disons que grâce à une ex-novia de Sebastian, un soir, la crêpe nous est apparue, dorée, souple, ronde, moelleuse, pas bégueule, facile à retourner (quoique), très désireuse de montrer ses charmes bretons à un pays amoureux de la France et avide de croquer ses trésors à domicile, à défaut de pouvoir aller photographier la Tour Eiffel en vrai - 1 000 euros minimum le billet d'avion, tout de même.

Nous sommes arrivés il y a 6 mois. Les trois premiers mois, je ne vais pas te mentir, on s'est bien reposés. Oulala, ce qu'on en avait besoin! Et la piscine, mine de rien, ça fatigue, toi tu te rends pas compte parce que tu la pratiques deux semaines par an si tu as du bol, mais je te jure que dans la durée, ça demande de la discipline.

Quand nous étions bien bronzés, nous avons vraiment commencé à chercher notre negocio - ça y est je suis bilingue, excuse moi.

Et j'ai cuisiné comme une folle, tous les jours, le matin, le soir, l'après midi, le dimanche. Marmiton est devenu mon Bescherelle, jusqu'à ce que je les trouve gentils, mais un peu légers - ne fais surtout pas leur recette de béchamel, Sodexo n'en voudrait pas.

Et une madeleine en entraînant une autre, jeudi dernier, nous avons signé le bail de notre local, et obtenu les clés de notre futur restaurant. En somme, ça y est, on y est.

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Ca va s'appeler Biscuit. Oui, il y a une raison, mais là, il est minuit et demi à Cali et demain j'ai tennis à 8 heures. Je t'embrasse, prie Saint VIctorien pour moi, parce que tu sais, j'ai beau être Parisienne et faire les meilleurs financiers de Colombie, c'est pas encore gagné cette histoire là.

 

 

  

 

(*) J'ai vraiment rencontré cette personne, elle s'appelait Tamara, c'était dans le Cantal en décembre 2001. La meilleure tatin d'oignons jamais mangée, cuite dans un buron sans électricité. Je me demande vraiment ce qu'est devenue Tamara.

 

Edit. : Les photos ont été prises à Pricesmart, une sorte de METRO qui doit être gringo, où tout s'achète en quantité astronomique. Pour le PQ, c'est très bien.



05/08/2014
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