Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

#Expatblues

Malgré mon silence, presque un an en fait, je ne suis pas morte. Il y a peu, j’ai reçu un mail de la responsable clients du site qui gère le blog - blog4ever, excellent service client donc, hello Natacha ! – qui me demandait, en gros, si tout allait bien, vu que je ne donnais pas de signe de vie, est-ce que par hasard je n’étais pas tombée dans un trou ? C’est rigolo parce que je tombe beaucoup dans des trous, mais pas dernièrement. C’était si gentil que je me suis dit que je vous devais quelques nouvelles – même si, à part Natacha qui est payée pour cela donc, peu d’entre vous se sont vraiment inquiétés, merci, sans rancune.

 

Je ne t’ai pas écrit pour mille raisons, mais la principale d’entre elle je crois, était que je n’avais rien de drôle à te dire.  Sans être non plus le payaso Plin Plin – private joke aux jeunes parents colombiens – j’avais autrefois un certain potentiel comique, le plus souvent à mes dépends, certes, quand je tombe dans des trous par exemple, mais peu importe. Mais depuis un an, j’ai un peu perdu mon mojo. Je tire la gueule quoi – bon, pas toujours.

Tout va bien, ne t’inquiète pas, rien de grave. Disons que j’ai été rattrapée par un certain principe de réalité. Un grand penseur du XXe siècle, nommé Frédéric Beigbeder, a cru bon de soutenir que l’amour durait trois ans, ce qui est à la fois complètement stupide et pas totalement dénué de sens. Je crois qu’on voit tous de quoi il s’agit : après trois ans, tu commences à voir d’autres choses.

 

Avec la Colombie, je suis entrée dans cette phase de désamour teintée de réalisme, comme si on avait soudainement éteint les spots du plateau de tournage, démaquillé les figurants danseurs de salsa souriants, réalisé que les empañadas étaient de la veille, trouvé que le mojito avait un goût de soda éventé, compris que la Poker donnait VRAIMENT du bide. Comme si je m’étais soudain réveillée dans le lit d’un mec qui ronflait ses Gitanes et m’écrasait avec ses grandes jambes poilues, alors que je m’étais couchée la veille avec un latino gominé qui sentait la noix de coco et était capable de faire des 8 avec son bassin. Violent, le coup du projecteur.

 

(Photo Pinterest)

 

S’est donc alors posée la question suivante : quel est le but de ce blog ? Ils sont variés, mais je crois qu’au départ, l’intention principale était de partager mon amour pour la Colombie, ainsi que mes surprises et émerveillements. Vous donner envie d’aimer ce si beau pays, à vous aussi, vous qui, au fond, pour beaucoup, avez encore des doutes et projetez de partir au Costa Rica avec toute votre famille votre l’été prochain (coucou M. chérie ❤).  (Non, c’est vrai, c’est sympa le Costa Rica).

 

Je voulais aussi vous amuser, vous raconter mes petites bêtises comme si on était attablés au Fumoir, vous faire rire avec mes atermoiements et mes doutes, mes histoires pourraves, garder un lien au fond. Mais mon stock de bonnes vannes s’est comme tari. Tu te souviens au début, je t’envoyais des photos de trous dans les rues, des cratères à vrai dire, et je trouvais ça tellement génial, tellement exotique – « Mon Dieu ! Un arbre est tombé cette nuit sur les fils électriques de la rue et on n’a plus de lumière c’est diiiiiiiiiiiiinnnnnnnngue !! » m’ébaudissais-je sur Facebook, frétillante et emplie du sentiment de vivre une grande aventure passionnante. Aujourd’hui, c’est plutôt : « Mais bordel ! C’est compliqué de jeter un putain de seau de goudron sur ce putain de trou qu’est là depuis un an ?? Non mais Hola quoi ??? ».

 

J’ai découvert un autre visage de la Colombie. Je me suis habituée. J’ai commencé à observer des choses que je ne voyais pas – ah, le pouvoir de la cristallisation…

 

S’est donc alors posée la question suivante : ai-je le droit de leur montrer l’autre versant de ce pays que j’aime et admire, même si je suis sortie de la période des fiançailles ? Parce que l’autre versant peut être très très moche. On parle d’extrême pauvreté, de gens qui sont si drogués qu’ils n’ont plus grand-chose d’humain et errent dans les rues, pieds nus, noirs de crasse, les yeux fous, prêts à tout pour glaner 2000 pesos. On parle d’extrême violence, de maisons spécialisées où l’on dépèce les corps à la machette de manière quasi institutionnalisée pour les jeter ensuite dans les rivières, incognito. On parle d’extrême douleur, de familles qui perdent un enfant sans que la moindre enquête ne soit menée, parce qu’ils sont pauvres, noirs, insignifiants, un peu mafieux, ou tout cela à la fois, et surtout, parce qu’ils ne diront rien et pleureront en silence. On parle d’extrême injustice, où des gens bien nés et néanmoins pervers enlèvent, violent, découpent des fillettes puis tentent de dissimuler les preuves avec l’aide de toute leur riche famille afin d’échapper à la police. On parle d’extrême bêtise, parce que le niveau d’éducation moyen des enfants qui vont à l’école publique est nul, celui de leurs parents est pire, et que, dans la majorité des foyers colombiens, on ne trouve que deux livres : Da Vinci code et La Bible ou une autre merde de développement personnel, c’est pareil. On parle aussi d’extrême hypocrisie parce que le processus de paix tant vanté est un truc complexe, inachevé, bancal, qui tourne autour du problème, que d’un côté les leaders des mouvements sociaux sont assassinés en silence - PIM ! une petite balle en pleine tête – et que de l’autre, l’énorme sujet des FARC et de la drogue est soigneusement évité par tout le monde.

Tout cela, et bien d’autres encore, je ne me sentais pas de te le dire. Après tout, 2017, c’est l’année France-Colombie…  

 

Mais je t’avoue que ça m’a porté sur le système. Fatiguée, j’étais.

 

(Crédit : Laura Barbosa)

 

Sans compter le resto.

 

Je vois que, vu de chez vous, nous vivons une aventure merveilleuse, imagine-toi, la journaliste et le banquier qui ont ouvert une crêperie, c’est rigolo non ? C’est cool les gens qui vont au bout de leurs rêves ! Oh lalala moi aussi je crois je quitterais bien Monsieur Péricourt et La Poste pour aller à Bali ouvrir un petit truc de hamburgers bio ça cartonnerait et on vivrait sur des pilotis face à la mer, tu veux, dis, mon amour ?

Comment te dire…

 

La réalité est toute autre. La réalité, c’est les égouts qui débordent et des décilitres de merde, oui, de la vraie merde de quelqu’un d’autre, qui inondent ton resto à chaque fois qu’il pleut – c’est-à-dire tout le temps cette année. C’est des employés de l’eau de la ville qui n’ont AUCUNE idée de où se trouve la clé du tuyau de tes égouts – il aurait été trop simple de laisser la dite clé à découvert, non, elle a été soigneusement recouverte de carrelage par le seul gars du quartier qui fait bien son boulot - qui font donc des trous partout dans ton resto, pour trouver, façon charnier. La réalité, c’est des mois qui se terminent à moins 100 000 pesos, sans que tu aies pu te payer le salaire minimum alors même que tu as bossé un nombre d’heure indécent que tu as arrêté de compter, et que tu as réussi à te faire une chouette clientèle, mais guess what ? C’est pas suffisant. C’est des gens qui te volent, qui ne viennent pas aux RV, c’est des prix de matières premières alignés sur le cours du dollar qui flambent, c’est des vendredis soirs sans un rat dans les rues, et c’est, encore et toujours, après presque 3 ans, les montagnes russes émotionnelles. C’est dur quoi.

Alors en fait, cette dernière année, je crois que j’ai un peu pas mal tiré la gueule. Beaucoup de doutes, de craintes, de questionnements. Comprendre qu’en fait, être expatrié, c’est se mettre dans une situation de fragilité, volontairement bien sûr. Parce que tu n’as pas tes amis, que ceux que tu te fais partent, que tu n’as pas tes repères, que tes nouvelles habitudes de vie ne te correspondent pas forcément, que ce qui te semblait si chouette quand tu es arrivé te paraît aujourd’hui insupportable, que ce qui était donné quand tu arrivais avec tes euros en vacances est devenu hors de prix, que les différences culturelles avec les autochtones que tu trouvais hier si charmantes te donnent envie de vaporiser du Baygon sur la moitié de la ville, en ciblant particulièrement les automobilistes.

Voilà.

 

T’avais rien demandé, mais te voilà updaté.

Après, crois-le ou pince-toi, tout va beaucoup mieux aujourd’hui. Je crois que je suis dans la cinquième étape du deuil, sachant que chez moi l’expression est arrivée après la dépression : elle est justement ICI ! Je suis donc à l’aube de l’acceptation, et franchement, ça va faire des vacances a beaucoup de monde.

 

Je te raconterais la suite plus tard mais avant de te laisser je veux éclaircir un point : malgré tout ce que je t’ai dit aujourd’hui, je n’ai absolument pas envie de rentrer en France, ni aucun regret de rien. Je referai tout pareil si c’était à refaire. J’aime la Colombie, c’est juste que je ne la regarde plus avec les mêmes yeux. Après, je suis rentrée à Paris en vacances il y a peu et j’ai trouvé que le métro était beau, que les gens étaient sympas, y compris les serveurs et les chauffeurs de taxi, que les trains arrivaient à l’heure, j’ai trouvé que rien n’était plus merveilleux au monde qu’un Carrefour bien achalandé, j’ai eu un fou rire en voyant une dame presque rater une marche de trottoir, et j’ai trouvé les femmes voilées super exotiques, bref : la TOURISTE. Comme quoi, tout n’est qu’une question de point de vue.

Bon, je te dis à bientôt, on n’est pas à l’abri d’un retour de flamme toi et moi. Ça m’a fait du bien de te parler en plus t’es pas contrariant. Merci ❤

 



08/07/2017
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