Une Parisienne à Cali

Une Parisienne à Cali

Patate fourrée, cucarachas apprivoisés, blonds en liberté, MON BELLE et drapeau francais

Hier matin, nous étions en voiture avec Sebastián pour aller acheter des petits pots en verre   (on va lancer un espace boutique pour vendre des vinaigrettes, le caramel salé, la sauce au chocolat-maison, des petits biscuits, pourquoi pas de la confiture, etc.

Oui, Fauchon est au courant.                                                                    

Oui, ils sont dégoûtés. Mais, bon, à la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ?).

Il était 9 heures y pico, et j’ai eu faim. Nous traversions un quartier mal famé, il venait de me demander de relever ma vitre, mais j’étais vraiment au bord de l’évanouissement alors on s’est arrêtés dans une tienda. Comme j’étais bien sapée ce jour-là, je ne sais plus pourquoi, avec mes bijoux, du rouge à lèvres et totalement l’air d’être une française pleine de thunes, il s’est garé avec les warnings, le long de cet enchevêtrement de pierres, de trous, de briques, d’herbes folles qui servent ici de trottoirs et il m’a dit : « Vas-y toi, descends ».

¿Are you talking to me ?

Le propriétaire de la tienda me matait déjà á la manière des Thénardier louchant sur Monsieur Madeleine. Il devait avoir un filet de pêche sous son bar pour m’attraper dans ses rets et me ligoter dans sa cave pleine de vieilles empañadas moisies. Et tout à coup, j’ai eu un flash : et si Sebastián essayait de se débarrasser de moi ? Genre, oups, un accident est vite arrivé, ici c’est la Colombie ma jolie...

T’en penses quoi ?

C’est M. qui m’a mis le doute, après l’histoire de la cocaine planquée dans notre jardin. « Tout de même, t’envoyer seule dans la nuit sous la pluie récupérer un colis dans la jungle n’était-ce pas une manière de te supprimer discrètement ?», m’a-t-elle écrit (plus ou moins, j’interprète mais je t’ai déjà expliqué : ce n’est pas parce que l’on vit dans un pays du tiers monde que l’on n’a pas sa dignité et le droit de revendiquer un point de  vue narratif, helloooo !!).

Depuis, je regarde Sebastián différemment. Et pleins de petites choses me sautent aux yeux. Ce matin, par exemple, j’ai pris la voiture et il n’y avait plus de freins. Comme ça. Une voiture qui a deux ans. Une RENAULT en plus. Or on habite tout en haut de Cali, plus en hauteur y a pas, je te dis pas si tu dévales tout Juanambu (mon quartier) sans freins, tu pourras jamais raconter à tes petits enfants le jour où tu as joué á te prendre pour Steve Keller au petit déjeuner. Comme je conduis particulièrement bien – Pardon ? Oh, c’est bon, je t’ai pas sonné, Charles Bronson de l’autopista, c’est le poteau qui s’est jeté sur mes phares, je t’ai dit, on va pas ergoter durant des années, si ? – j’ai réussi m’en sortir mais j’ai trouvé ça bizarre. Ou alors l’eau de la douche qui était brûlante et qui devient gelée juste quand j’ai du shampoing déjaunissant violet dans les yeux – être blonde, c’est un vrai boulot tu sais. Des bricoles. Je ne saurais te dire, c’est un sentiment diffus, je préférais te le dire aujourd’hui, tant qu’il est encore temps et pour qu’il en reste une trace sur la toile mondiale…

Je te dis ça aussi pour signaler que je lègue mes Louboutin à Marion ainsi que mes CD de Maria Callas. Et que je reste aware, tu vois ce que je veux dire, je me laisserai pas fumiger comme ça sans rien faire comme une vulgaire cucaracha. Plutôt mourir.

A part ça tout va bien.

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Ce que je voulais te dire, en vrai, au départ, c’est qu’hier, donc, nous étions en voiture avec Sebastián et que j’ai eu faim. Il était 9 heures du matin. Et tu sais ce que j’ai pris dans la tienda du cousin de Pablo Escobar ? Una papa rellena. Je suis totalement en voie de sévère colombianisation.

Una papa rellena, littéralement « patate fourrée » - « patate fourrée », hihihi, je suis vraiment égocentrique c’est vrai, je crois toujours qu’on parle de moi – est donc une pomme de terre remplie de viande, de fromage et de je ne sais quoi, mais en tous cas, c’est vraiment extrêmement gras, tellement que tu t’en fous partout sur les doigts, sur le pantalon, sur le t-shirt, sur le menton, et derrière les oreilles. Grossièrement avachie dans son papier forcément poisseux, la papa rellena crie de toutes ses forces : « Je suis grasse ! Je vais aller directement dans tes fesses, je vais repeindre ton intérieur de lipides sur saturées, à côté de moi le Big Mac est un haricot vert bio, et dans deux heures, tu auras encore des renvois de viande hachée marinée dans l’huile. Eat me ! ». Elle est comme ça la papa rellena. Autant dire que je n’aurais jamais du croiser sa route. Et pourtant, ce matin-là, de mon plein gré, même pas influencée par Sebastián qui avait déjà mangé, j’ai choisi de me bouffer une papa rellena pour mon PETIT DEJEUNER donc. J’ai rejoint la voiture avec ma boule déjà dégoulinante, á la fois écœurée et excitée (la meilleure combinaison n’est-ce pas), j’ai ouvert le papier, une odeur de friture a envahi la bagnole, j’ai tourné la patate en louchant dans tous les sens pour trouver le meilleur angle d’attaque, bien sûr il n’y en avait pas, je me suis mis du gras jusque sur les sourcils, c’était pas très bon, elle devait dater de y a deux jours, et l’huile avait déjà sans doute servi à vidanger le Humer de Pablo Escobar, mais j’ai tout bouffé. Ensuite, Sebastián a essayé de me parler d’un truc mais j’étais incapable de me concentrer. Je digérais. J’avais comme des bourdonnements dans les oreilles et vraiment mal au ventre. Ca a duré environ une heure, jusqu’à ce que je trouve des toilettes – je suis entrée aux urgences d’un hôpital, dieu soit loué !

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(Adoration de chaussures locales)

 

Bref, je suis en voie de colombianisation.

La preuve :

-          Je parle frañol : J’ai demandé à ma belle-mère française si le plat qu’elle mangeait lui « goûtait » - de « te gusta ». Et pleins de mots me viennent désormais en espagnol, je ne dis pas gros mais gordo, etc. C’est très bizarre, d’autant que mon espagnol laisse toujours grandement à désirer.

-          J’arrive à regarder dans les yeux et sans rire les gens mal opérés qui se tapent une tête de peinture de Picasso. Bon, intérieurement je me fous de leur gueule, mais je le fais discrètement. A la colombienne donc.

-          Je dis Gracias a dios toute la journée, mais ça je te l’avais déjà dit.

-          Quand il fait 17 degrés, comme au Kilomètre 18, à 18 kilomètres de Cali donc, en altitude, je me caille grave et je me plains toute la journée le nez dans mon cachemire. Quand on redescend et que je retrouve mes 29 degrés, je redeviens moi-même et je me demande comment font les gens – toi, autrement dit.

-          J’ai les cheveux qui poussent et qui ressemblent de moins en moins à de vieilles frites, ça doit être l’eau d’ici qui est peu calcaire. Et j’irai me faire un lissage à la kératine dès que j’aurai 5 minutes. Ce n’est pas uniquement colombien je te l’accorde, mais il y a une véritable obsession des filles d’ici avec leur crinière, contagieuse. Je me mets les cheveux d’un côté de l’épaule et je les touche, comme si j’avais un petit chat dans le cou à qui je tirerai les moustaches. Ça m’a toujours profondément énervée les filles qui faisaient ça. Bah voilà.

-          Je ne comprends pas comment j’ai pu trouver Nabilla, que j’ai rencontrée « en vrai », trop sophistiquée, trop maquillée, trop opérée, trop moulée, trop lissée, avec un cul qui sentait vraiment trop le cul et des seins qui te faisaient de l’œil comme des ciabatta encore chaudes. Nabilla est une jeune fille normale. Elle a juste voulu mettre toutes les chances de son coté pour réussir dans l’industrie du spectacle en valorisant ses atouts naturels et sa maman l’a laissée passer sur le billard a 16 ans, la belle affaire ! Ici, c’est absolument courant. Et soit dit en passant, Nabilla en Colombie serait tout á fait banale.  Oui, je sais les gars, venez me rendre visite quand vous voulez…
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(Un petit bout de France avec un gars du Nord et un vrai drapeau Doublet)

 

-          Quand je ne sais pas quelque chose, je ne le dis pas mais je fais comme si oui, bien sur, Claros que je sais de quoi tu me parles. Ensuite, je parle très vite de complétement autre chose pour noyer le poisson dans la mare de l’ignorance et pouvoir reprendre une activité normale qui n’implique pas de devoir avouer mes lacunes. Si pour cela il me faut mentir ou envoyer quelqu’un à 100 kilomètres de là pour acheter un produit qui se trouvait en fait à deux pâtés de maison, je le fais sans problème, en priant seulement pour ne pas être prise en flagrant délit de pipeautage. Et je souris, bien sûr. Et si par malheur je suis découverte par un malotru qui me met le nez dans mon caca, je dis « Oh, que pena ! » en ouvrant des petits yeux ronds.

-          Quand je vois quelqu’un que j’aime bien, voire que j’aime beaucoup, je l’enlace avec tous mes bras, c’est le hug à l’américaine que j’ai toujours détesté n’étant « pas tactile » comme on dit. On se colle, on se frotte, on se caresse les cheveux, on se crachouille dans les oreilles, hum, c’est super. Mais je me suis habituée. Le problème c’est quand tu dois le faire avec quelqu’un que tu ne connais pas ou que tu n’apprécies pas particulièrement. Cela dit, le risque de devoir le faire avec quelqu’un qui sent mauvais, comme si nous étions en France par exemple, ne se pose pas, car ici tout le monde SENT BON.

-          Je sens bon.

-          Quand je vois un blond dans la rue, pire, un touriste blond, j’ai le réflexe de sortir mon téléphone pour le prendre en photo et le montrer ensuite à toute ma famille. Je dévisage les touristes et je suis fière qu’ils aient choisir de voyager en Colombie.

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(Quand je fais la soupe a l'oignon)

 

-          Je demande jusqu’à 7 fois par heure aux touristes que je croise s’ils aiment la Colombie. Et même s’ils disent oui, je redemande encore un peu plus tard si VRAIMENT ils aiment la Colombie.

-          J’ai une petite émotion  chaque jour à 18 heures quand l’hymne national colombien et ses accents mussoliniens passe à la radio.

-          Je hurle sur mes parents, en visite pour quelques semaines, pour qu’ils ne sortent pas leur argent dans la rue, pour qu’ils ne prennent pas n’importe quel taxi qui passe mais seulement ceux qui sont sécurisés, pour qu’ils laissent bijoux et montres à la maison, pour qu’ils fassent attention au distributeur, bref, pour qu’ils ne donnent pas la papaye (« dar papaya »), une expression colombienne, aux voleurs.

-          Quand je vois un scarabée de 5 centimètres qui court sur mon carrelage, je lève à peine le nez de mon iPad. Ma mère, elle, hurle, alors je prends un balai et un air las, je dis : «  Ils sont très gentils tu sais, au pire, ça s’accroche dans tes cheveux, pas de quoi paniquer », et j’attrape le cucaracha pour le remettre dehors.

     -  Je viens d'acheter un T shirt qui dit MON BELLE ce qui ne veut rien dire, nous sommes bien d'accord, mais qui "fait français" et a donc un bon potentiel exotique ici. Je l'ai acheté parce qu'il est très joli et qu'après 10 mois passés à Cali, je ne trouve plus ça si stupide de porter un truc avec une énorme faute de français. Colombianisation, te dis-je. Mais je ne suis pas fière de moi cela dit sur ce coup-là. En fait, j'ai lu que la marinière était à la mode chez toi (quand est-ce que les pétasses vont arrêter d’utiliser des formules telles que « Black is the new black » à propos ? Faut leur dire qu’elles sont tebé grave) alors j'ai voulu suivre la tendance moi aussi. sante doute parce que je reste aussi une stupide petite pétasse du 9eme.

 

Bon, je m’arrête là. Je te rassure, je suis toujours la même, mais la colombianisation progresse. Elle va de pair avec un fort sentiment de fierté nationale : mon père m’a rapporté un drapeau français qui flotte désormais au-dessus du resto. Et à chaque fois que je le regarde je suis heureuse. VIVE LA FRANCE, VIVE TOI, VIVE-MOI, VIVE-NOUS. Car nous autres Français savons bien que nous sommes les meilleurs, c’est inexplicable, mais c’est comme ça, et les autres peuvent bien se moquer, nous, on sait bien ce que c’est d’avoir le frenchpower. Mais n’empêche, faute de croissant, on mange des papas rellenas. Et on s’en porte pas plus mal.

 

Je te laisse avec quelques photos de notre WE a Salento avec mes parents, c'est un coin merveilleux a 3 heures de route de Cali dans ce qu'on appelle la Vallée du Cocora. Mon pére a passé deux jours à répeter "C'est vert,  mais que c'est vert!". Et le fait est que la nature est comme bourrée d'hormones ici, et qu'un daltonien y retrouverait sa palette graphique. Je te laisse voir et je t'embrasse, petit cactus du bitume.

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(La place du village de Salento)

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(J'adore ces vaqueros que l'on croise encore dans tous les villages, en habit traditionnel, ils ont une clase innée)

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(La Colombie, parfois, on dirait l'Auvergne)



10/12/2014
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